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L’or, la mémoire, les Andes. Entretien avec Carole Fraresso

  • 26 août
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 août

Aracari Travel est allé à la rencontre de l’archéométallurgiste et joaillière Carole Fraresso, fondatrice de Motché et commissaire de l’exposition « Inca. L’héritage sacré des Andes », actuellement présentée à l’Hôtel départemental des Expositions du Var, à Draguignan (Côte d’Azur), jusqu’au 27 septembre 2026.



Vous êtes arrivée à la joaillerie par l’archéologie, et non par une école de design. En quoi cela a-t-il façonné votre manière de créer une pièce ?

 

Je ne pars jamais d’un croquis. Je pars toujours d’un objet hérité du passé, le plus souvent d’un objet que j’ai tenu dans mes mains dans une réserve de musée, découvert in situ lors de fouilles menées par des collègues archéologues, ou étudié pendant des mois sous microscope. La première question qu’un archéométallurgiste se pose n’est jamais : «Qu’est-ce qui ferait mode ?», mais plutôt «Comment cet objet a-t-il été fabriqué, et pourquoi a-t-il été conçu ainsi ?».



De la fouille archéologique au microscope. Dans l’or ancien, Carole Fraresso documente la mémoire du geste, tandis que les parures mises au jour par l’archéologie révèlent les traces d’un récit ininterrompu. Le Seigneur mochica d’Ucupe, découvert par Steve Bourget sur le site archéologique de Huaca El Pueblo (région de Lambayeque, Pérou). © Courtesy Steve Bourget.


Les orfèvres andins ne se contentaient pas de décorer le métal ; ils le transformaient en une matière dotée d’une capacité d’agir, d’une force vitale appelée camac ou camay, qui anime un être ou un objet dans un cadre rituel ou cérémoniel bien précis. Lorsque je crée, je ne cherche pas à styliser un motif. J’essaie de comprendre le geste originel : le choix de l’alliage précieux, la séquence du martelage, la raison pour laquelle un orfèvre Chavín, Mochica ou Chimú a choisi de l’enrichir de figures bestiaires ou symboliques par repoussé, ciselure ou assemblage de pendeloques mobiles.


Les écoles de design vous apprennent à inventer des formes. L’archéologie et la science des matériaux, en revanche, m’ont appris à caractériser et à interpréter des formes déjà existantes, et à interroger leur finalité dans un contexte culturel spécifique. C’est une posture profondément différente, qui se reflète dans le geste : ce qui passe de l’objet à la main du créateur n’est pas un simple motif, mais un savoir-faire millénaire, un geste transmis à travers les générations, compris et aujourd'hui réactivé dans le présent.


Motché travaille avec de l’or recyclé. Est-ce un choix pratique, un engagement éthique, ou quelque chose de plus intrinsèquement lié à la nature même de votre travail ?




130 g d’or recyclé 18 carats, issu de matières réemployées et raffiné afin de retrouver sa pureté, sans recourir à une nouvelle extraction minière. Une approche plus responsable de l’or, dans le respect de la matière et de son histoire. © Atelier Motché, Pérou.


Les trois à la fois, et je veille à ne pas les dissocier, car dans la pensée andine, ils n’ont jamais été séparés.

D’un point de vue pratique, s’approvisionner de manière responsable au Pérou aujourd’hui revient à composer avec un paysage minier profondément marqué par l’extraction informelle. L’or recyclé s’est imposé dès les débuts de Motché, il y a quinze ans, comme une évidence de méthode et de cohérence, permettant de travailler la matière sans en altérer l’empreinte.


Sur le plan éthique, il est essentiel pour moi qu’une maison qui se réfère à l’héritage des orfèvres du passé ne soit pas, dans le même temps, complice de la dégradation des paysages dans lesquels vivent leurs descendants. Certaines initiatives d’extraction artisanale responsable, notamment les filières d’or Fairmined certifiées dans le sud du Pérou, ouvrent aujourd’hui des voies plus justes, que nous cherchons à intégrer progressivement, dans une logique de traçabilité et de relation directe avec les communautés et les territoires.


Mais il existe un troisième niveau, plus discret, presque intime, qui renvoie directement à ma formation : l’or précolombien était lui-même recyclé. Les anciens artisans fondaient le métal « usagé », le mélangeait avec d’autres métaux pour créer des alliages, le transformaient ; l’or n’était jamais vraiment « neuf », il portait la mémoire de tout ce qu’il avait été auparavant. Travailler l’or recyclé n’est donc pas une stratégie ajoutée à Motché. C’est le premier geste du métier. Nous faisons simplement aujourd’hui ce que les orfèvres andins ont toujours fait : redonner vie à l’or.


L’orfèvrerie précolombienne s’étend sur plusieurs millénaires et des dizaines de cultures distinctes. Lorsque vous concevez une nouvelle pièce, comment décidez-vous de la tradition ou du moment de cette histoire dont vous vous inspirez ?

 

Je ne me focalise pas sur une culture, mais sur un « territoire technique » millénaire. Au Pérou, les arts joailliers sont dominés par ce que l’on appelle les techniques de déformation plastique : martelage, repoussé, ciselure, emboutissage, entre autres. Les objets en or étaient rarement coulés dans des moules. Le métal était au contraire travaillé à froid, aplati, poussé et étiré sous la main de l’artisan pour lui faire prendre forme. Ce qui force aujourd’hui l’admiration, c’est l’extraordinaire degré de technicité qu’exigeaient ces gestes traditionnels pour produire des pièces de grande dimension tout en conservant une extrême finesse et une grande légèreté. Ces savoir-faire, si difficiles à reproduire mécaniquement, sont aujourd’hui menacés de disparition.



Des mains de l’orfèvre précolombien, Historia del Mondo Nuovo, Benzoni, 1565, à l’atelier d’aujourd’hui. Une feuille d’or façonnée par martelage traditionnel, où le temps lui-même devient savoir-faire. © Atelier Motché, Pérou.


Je ne révèle donc pas un style, mais plutôt un héritage de savoir-faire. Je pars toujours du geste, et c’est lui qui me conduit à la culture. L’esthétique vient ensuite, portée par des symboles communs à la cosmovision andine ou par une iconographie propre aux croyances d’une civilisation : un médaillon, par exemple, peut évoquer la figure mythologique mochica associée au sacrifice et à la régénération de la vie. Dans le monde andin, technique et cosmologie étaient indissociables, et un procédé n’était jamais choisi pour son seul effet esthétique, mais parce qu’il était capable de traduire ce que l’on souhaitait que l’or, ce métal sacré considéré comme divin, exprime.


C’est la même logique qui traverse l’exposition de Draguignan : sur près de deux mille ans, ce qui relie les orfèvreries Chavín, Mochica, Chimú et Inca est une « culture technique » partagée, un même répertoire de gestes sans cesse enrichi, que chaque génération a porté un peu plus loin.


Chaque pièce Motché renvoie à une culture précise, à une technique spécifique, parfois à une découverte archéologique identifiée. Comment transmettez-vous cette provenance à la personne qui la porte ?


Chez Motché, la justesse culturelle est un engagement. Le savoir se transmet autant par le geste que par les récits qui lui donnent sens ; et, pour moi, préserver la mémoire andine est indissociable de la préservation des techniques qui l’ont façonnée. C’est pourquoi certaines de nos collections, comme la Collection Larco ou la Collection Ucupe, sont le résultat de plusieurs années de recherche consacrées à l’étude scientifique du patrimoine joaillier péruvien.



Gravure sur un médaillon en or ajouré de la collection Ucupe de Motché. Collier Ucupe, or recyclé 18 carats, disponible exclusivement à la galerie Aracari. © Guillermo Vilcherrez pour Motché.


Chaque création s’ancre dans une histoire documentée : celle d’une culture, d’une époque, d’un savoir-faire, parfois même d’une collection privée ou d’un site archéologique dont elle réinterprète les formes avec rigueur. Je souhaite que chaque bijou puisse être raconté autant qu’il est porté. Qu’à la question «Qu’est-ce que c’est ?», son propriétaire puisse répondre par une histoire plutôt que par un nom de marque. Car porter une pièce Motché, c’est porter l’expression d’une transmission vivante, où la mémoire des cultures continue de dialoguer avec les gestes des artisans d’aujourd’hui. Ce n’est pas suivre une tendance, mais devenir le dépositaire d’un héritage culturel qui perdure.


Vous avez assuré le commissariat de l’exposition « Inca. L’héritage sacré des Andes », actuellement présentée à Draguignan, qui réunit près de 235 œuvres provenant d’institutions telles que le Musée Larco, le British Museum ou encore le musée du Quai Branly - Jacques Chirac. Quel était le fil conducteur que vous souhaitiez tisser à travers une histoire aussi vaste ?


En tant que commissaire de cette exposition, j’ai souhaité m’éloigner du récit, séduisant mais réducteur, du « trésor des Incas », pour tenter de révéler la profondeur historique qui le porte. Ce qui fonde véritablement la longévité du monde andin, et, plus encore, la réussite de l’Empire inca, réside dans une autre dimension, souvent plus difficile à appréhender pour le regard occidental : celle du sacré.


L’exposition montre comment la cosmovision andine à travers les rituels, les savoir-faire techniques et les stratégies d’adaptation à des environnements parmi les plus exigeants de la planète ont été élaborés au fil des siècles grâce aux Chavín, aux Mochica, aux Nasca, aux Tiahuanaco, aux Chimú, et à bien d’autres cultures. Les Incas en ont été les héritiers, les ordonnateurs et les transmetteurs, en incorporant cet héritage dans une vision cohérente du monde - un «ordre sacré» - qui donna sa force et sa cohésion à leur empire, le Tahuantinsuyo.



Les Incas, bâtisseurs d’un « ordre sacré ». Inca. L’héritage sacré des Andes, exposition à l’Hôtel départemental des Expositions du Var, Draguignan, France, @hde-var.


Inca. L’héritage sacré des Andes invite ainsi le visiteur à découvrir un univers dans lequel le sacré n’est pas une sphère distincte, mais imprègne l’ensemble de l’existence. Le monde n’y est pas perçu comme un assemblage d’objets inertes, mais comme un tissu d’entités vivantes, liées les unes aux autres. Montagnes, rivières, animaux, ancêtres, divinités et êtres humains participent d’un même ordre, d’une même trame du vivant. Dans cette cosmologie, l’or lui-même n’est pas une matière précieuse destinée à être accumulée ; il est une substance sacrée, porteuse d’une force vitale et d’une relation au divin.


Le parcours suit une chronologie, mais l’ambition de l’exposition est ailleurs. Plus qu’une succession de cultures ou d’objets remarquables, elle propose un regard sur une autre manière d’habiter le monde : une vision dans laquelle l’équilibre naît de la relation entre les êtres, où la technique est indissociable des croyances, où la création artistique participe d’un ordre cosmique, et où chaque objet révèle une conception de la vie fondée sur l’interconnexion, la réciprocité et l’harmonie.


L’exposition place l’orfèvrerie au cœur de la vie rituelle andine. Le fait de travailler d’aussi près avec cette dimension sacrée de l’artisanat change-t-il votre rapport aux bijoux que vous créez aujourd’hui pour être portés ?



Reconstitution d’un ensemble de parures en or et en porphyre noir appartenant à un dignitaire chavín, conservé au Museo Larco, Lima, Pérou (ML100541, ML300008, ML300009, ML100762, ML100241). Manchette Chavín de la collection Larco de Motché, or recyclé 18 carats, disponible exclusivement à la galerie Aracari. © Jean-Christophe Moine pour Motché.


Cela me rend plus attentive, presque prudente. Dans un sens positif. Lorsque l’on passe sa vie professionnelle entourée d’objets conçus comme des offrandes, destinés à accompagner les défunts ou à parer un souverain considéré comme le fils du Soleil, l’or ne peut plus être envisagé comme une matière neutre, ni comme un simple support décoratif ou soumis aux tendances.


Je ne cherche pas pour autant à reproduire des objets rituels. Ce que je tente de transmettre, en revanche, c’est l’intention qui présidait à leur création : l’idée qu’un bijou peut être « animé » d’une force vitale, porter une identité, une mémoire, ou encore offrir une forme de protection à celui ou celle qui le porte, de la même manière que l’or andin portait du sens pour celui qu’il ornait ou accompagnait. Il ne s’agit pas de mysticisme, mais d’un rapport à la matière et à ce qu’elle engage pour un individu, voire pour une communauté. Une dimension que le monde du luxe a largement oubliée, et que les orfèvres précolombiens n’avaient jamais perdue jusqu’à ce que la Conquête, au XVIᵉ siècle, les en privent.

 


Visite guidée avec Carole Fraresso dans la galerie dédiée aux ornements des Seigneurs des Andes, présentant des chefs-d’œuvre issus des collections du Museo Larco et du Musée des Amériques. © hde-var


Pour quelqu’un qui visite le Pérou avec Aracari, que souhaiteriez-vous qu’il comprenne de la tradition de l’orfèvrerie ici, et qu’il ne trouverait dans aucun guide de voyage ?


Qu’elle ne s’est jamais totalement interrompue, mais qu’elle est aujourd’hui menacée de l’être. La version des guides de voyage tend à présenter l’orfèvrerie précolombienne comme quelque chose qui se serait brutalement arrêté avec la Conquête, comme un chapitre de l’histoire que l’on vient contempler dans une vitrine de musée. Ce que je voudrais qu’un voyageur comprenne, et ce que Le Voyage Joaillier créé par Motché propose de découvrir, c’est que ce savoir-faire a survécu, de manière fragile et fragmentée, entre les mains de familles ou d'individus isolés qui ont maintenu vivants ces gestes, souvent sans reconnaissance institutionnelle, parfois même sans mesurer pleinement la profondeur historique de ce qu’elles perpétuaient.

 


Armando, maître orfèvre et cofondateur de Motché, dans son atelier, où le geste traditionnel se transmet à travers le temps et où la matière se façonne patiemment à la main. © Guillermo Vilcherrez pour Motché.


Si vous allez au Pérou et que vous visitez la prestigieuse collection du musée Larco à Lima, ou les impressionnantes collections du musée Tumbas Reales de Sipán et du musée Brüning dans le nord du pays, vous découvrez le passé. Mais si vous cherchez les ateliers où certaines lignées continuent de travailler aujourd’hui, alors vous prenez conscience de l’extraordinaire vitalité de cet héritage : un artisanat vivant, fragile, et largement invisible pour les visiteurs qui ne savent pas où regarder.

 

C’est, pour moi, la véritable histoire de l’Eldorado du Pérou : non pas ce qui a été perdu, mais ce qui, aujourd’hui, refuse de disparaître.



*La version anglaise de cette newsletter est disponible en suivant ce lien.


"Inca. L'héritage sacré des Andes"

Jusqu’au 27 septembre 2026, à l’Hôtel Départemental des Expositions du Var, Draguignan.


Billeterie en ligne : hdevar.fr/billetterie

 

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